• Berlin 1938, Paris 2014 par Raphael Drai

    A la mémoire de Jacques Ellul, auteur de  "La parole humiliée". 
     
    Imaginons un seul instant que la bande d’énergumènes qui s’était lancée ce dimanche 13 juillet à l’attaque de la synagogue sise rue de la Roquette, dans le 11eme arrondissement de Paris, aux cris de "Juifs on va vous crever", et "Nous sommes tous des Mohamed Mérah" ait pu y pénétrer, comme ses membres en ont eu la volonté délibérée, pour la mettre à sac et pour lyncher les fidèles qui s’y trouvaient, et notamment le grand Rabbin de Paris, Michel Guggenheim avec Joël Mergui, le président du Consistoire ? N’est-ce pas le mot de pogrom qui se serait imposé ? A quelle époque mentale nous trouvons-nous ? A Berlin, en 1938, où à Paris, la veille du 14 juillet ? Au lieu de quoi, certains compte-rendus de presse se contentent d’évoquer des "incidents" qui auraient "terni" la grande manifestation pro-palestinienne mise en mouvement à partir du métro Barbès !

    Il est aujourd’hui de bon ton d’évoquer ad nauseam  la formule de Camus : mal nommer les choses c’est ajouter à la misère du monde. Quel sera le sort de ce même monde si les choses en question n’étaient même pas nommées du tout ? L’agression commise contre la vénérable synagogue de tradition judéo-portugaise de la rue de la Roquette s’est masquée d’un prétexte : les bombardements de Gaza par l’armée israélienne. En réalité, elle est le signe de l’emprise croissante d’une mouvance singulière de l’Islam en France, la mouvance salafiste, non seulement sur le dit Islam (quartiers, lieux de culte, vêtures) mais de plus en plus sur l’espace public de la République. Il n’est pour s’en convaincre que de découvrir les photos prises à l’occasion, si l’on ose dire. Mais prétexte ou raison, nul ne saurait faire l’économie de qu’il se passe véritablement à Gaza et des réalités vérifiables de ce territoire transformé en base d’attaque contre l’Etat d’Israël et sa population.

    Pour les ennemis physiques et idéologiques de l’Etat d’Israël, Gaza a été transformé en prison à ciel ouvert si ce n’est en camp de concentration. On se souvient des propos tenus en ce sens par Eva Joly. Il faut bien se prévaloir du pire pour s’autoriser à passer à l’acte, physique ou verbal. Il faut alors rappeler que le territoire de Gaza - qui ne se limite pas à la ville de Gaza, à ce qu’il est convenu d’appeler Gaza City - a été dévolu après les accords d’Oslo à l’Autorité palestinienne, alors incarnée par Yasser Arafat avant que Mahmoud Abbas n’en devienne le titulaire, mais que celui-ci en a été chassémanu militari en 2007 par une faction dissidente : le Hamas devenu depuis le concurrent direct et acharné de l’OLP malgré des compromis purement tactiques. Là encore, un prétexte de surface en couvre un autre. En apparence la cause de la sécession devrait être cherchée dans la mollesse présumée de l’OLP face à l’obstination de l’Etat d’Israël, obstination relative puisque, l’on s’en souvient, c’est Ariel Sharon en personne qui a imposé en 1995 le retrait unilatéral de tout habitant israélien de la zone dite du Goush Katif.
    En réalité il est une autre cause moins avouable qui doit être cherchée. Elle se trouve dans ce qu’est devenu ce territoire qui jouxte le territoire israélien – des villes comme Sdérot, Ashkelon, Ashdod, Netivot s’y trouvant distantes d’à peine quelques kilomètres de Gaza City : autrement dit une sorte de territoire sui generis où aucune autre loi que celle du Hamas ne prévaut, dictée par lui et imposée par ses miliciens, grassement payés. Car il faut prendre en compte ce facteur aussi. Pour décréter de manière insensée que Gaza est un camp de concentration comparable à Buchenwald ou à la Kolyma, il faut se crever les yeux et par exemple ne pas voir ce qui s’y construit et s’y aménage : immeubles de luxe, centres commerciaux sur le modèle de Dallas, plages dignes de Malibu. A chaque transaction les chefs du Hamas dont beaucoup se sont considérablement enrichis en deux ou trois ans perçoivent de mirifiques pots-de-vin. Les plus importants d’entre eux se font construire des villas à un million de dollars l’une. La fortune de leurs deux principaux leaders, Khaled Meschaal et Ismaël Hanyeh est estimée pour chacun à une dizaine de milliards de dollars virés sur des comptes égyptiens ou émiratis. On comprend mieux pourquoi la guerre contre "l’Etat sioniste" est sans cesse entretenue. Elle seule permet de proroger le système existant de corruption et de prébendes, avec ses milliers de tunnels de contrebande, ses centres de fabrication de rockets mais aussi l’embrigadement d’une population serve, macérant compulsivement dans la haine de l’ennemi juif depuis son plus jeune âge. Cette corruption, cette prévarication et ce détournement complet de l’aide internationale à ciel ouvert, y compris celle apportée par la France, se produisent au détriment d’une population maintenue dans un chômage endémique mais qui n’hésite pas pour se faire soigner à solliciter les soins des hôpitaux d’Israël où elle est naturellement reçue.

    Et c’est bien de ce même territoire que partent pourtant depuis des jours et des nuits des centaines et des centaines de tirs de missiles contre la population civile israélienne, sans faire de distinction entre les écoles, les aéroports, les immeubles d’habitation, les hôpitaux décrétés par nature ou par destination "objectifs militaires". Ces tirs qui sont constitutifs par le choix de leurs cibles et par leur simultanéité de véritables crimes de guerre et même de crimes contre l’humanité sont aussitôt commués en actes de "résistance" par leurs commanditaires et auteurs, et cela en usant d’une rhétorique dont toute l’efficacité provient de ceux qui l’écoutent et la valident en fonction de préjugés multiséculaires attachés à la figure maléfique des Juifs : l’armée d’Israël commettrait des massacres de femmes et d’enfants, et deviendrait ainsi une réincarnation diabolique à tout le moins de la Wehrmacht. D’où la légitimité de la "résistance" déployée à son encontre et donc des manifestations destinées à la stigmatiser partout dans le monde, des manifestations dont la violence est d’avance absoute. C’est en ce point que d’autres considérations encore doivent être soulignées. Comme les leaders du Hamas sont parfaitement conscients que leur rhétorique rencontrera la complaisance "intellectuelle" pour ne pas dire la collusion mentale de leurs relais, islamistes ou non (en France un député "Vert" vient de déclarer que les synagogues ne sont que des annexes de l’ambassade d’Israël), ils se livrent cyniquement à des pratiques pour lesquelles dans d’autres occasions la communauté internationale en Irak, en Libye ou au Kosovo, a su faire preuve d’une intransigeance justifiée : transformation d’habitations civiles en postes de commandement militaires, stockage et dissémination d’armements dans des habitations et installations civiles, transformation de mosquées en arsenaux. Etc… Toutes ces pratiques correspondent bien à cette nouvelle forme de guerre dite asymétrique mais dans un sens bien particulier : l’un des belligérants "auto-victimisé" ne respecte lui-même aucune norme du droit international mais s’en prévaut à l’encontre de son protagoniste, ainsi paralysé. Il faudra bien que les démocraties en prennent acte au lieu de tomber dans le panneau comme notre ministre de la défense, Jean-Yves le Drian, lorsqu’interrogé sur l’attaque de la synagogue de la rue de la Roquette il enjoint à Israël de… respecter les règles du droit international, et cela alors que l’armée française qu’on ne soupçonnera pas de néo-colonialisme est engagée au Mali à des milliers de kilomètres du territoire national. Autant déclarer que l’Etat d’Israël n’a aucun droit à se défendre ni aucune possibilité opérationnelle de le faire et qu’il ne lui reste plus qu’à rejouer Massada.   

    Jusqu’à quand restera-t-on sourds à l’expression d’une haine aussi incandescente, à une pareille falsification de la pensée ? Plus aucun Juif en France ne s’y sent en sécurité. La communauté juive, pour employer ce terme dans son acception strictement sociologique, est désormais convaincue que sa parole n’est plus entendue, que les biais des médias dans ce conflit particulier est directement l’expression de tropismes mentaux incoercibles, renforçant la nouvelle sociologie religieuse et donc politique de la France, une sociologie démographiquement asymétrique à son tour qui n’est plus celle de 1905 lorsque fut votée non sans douleurs la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.
    Quoi qu’elle endure, il faudra toujours imputer la responsabilité ultime des conflits du Proche-Orient avec leurs inévitables retombées "communautaristes" à "l’Occupation" israélienne, comme si ce concept allait de soi et ne servait pas surtout à interdire d’évoquer l’occupation de ces mêmes territoires par les armées mahométanes lancées hors de l’Arabie dès les VIIème et VIIIème siècles de l’ère chrétienne.
    Faut-il rappeler que c’est en 1453 que Constantinople, capitale de l’empire romain d’Orient fondé en 330, tombe aux mains des musulmans et que c’est en 1683, soit 35 ans après la signature du Traité de Westphalie, qu’échoue le second siège mis devant Vienne par les armées turques ?
    D’où, pour y revenir, les décisions d’émigrer vers Israël ou ailleurs de beaucoup d’entre eux, sachant que la vie juive est impossible en pays arabo-musulman (les mêmes salafistes viennent à nouveau de s’opposer à la réouverture d’une invisible synagogue à Alger). Les pouvoirs publics en prennent progressivement conscience mais en même temps, lorsqu’ils ne jouent pas les belles âmes à l’instar d’Alain Juppé (pourtant incapable de ramener la paix dans son propre parti!) ils apparaissent littéralement sidérés par l’ampleur du problème, comme vient de l’exprimer le député Thierry Mariani. C’est en ce sens aussi que la parole publique et démocratique apparaît profondément humiliée pour reprendre le titre du beau livre de Jacques Ellul: ne pas nommer la chose, c’est en favoriser la prolifération ; la nommer, c’est s’exposer à l’accusation de racisme. Par où l’on voit comment la philosophie des droits de l’Homme peut se corrompre non seulement en idéologie mais en idéologie guerrière puisque ceux-là mêmes qui invoquent ces droits les méprisent et les violent en toute impunité.
    Ainsi sont bafoués les deux principes majeurs, pour ne pas dire les deux piliers de la tradition philosophique et morale kantienne qui ont largement inspirés cette philosophie avec la culture démocratique qui en est issue : le principe de réciprocité et celui d’universalité. Les démocraties prises dans ce piège fait de mots privés de sens, d’intimidations et de mutisme contraint, y survivront elles?
    Jusqu’à quand faudra-t-il répéter qu’il n’en va plus seulement de l’avenir des Juifs de France mais de celui de la France entière ?

     

    Source de l'article: http://www.magistro.fr/index.php/template/lorem-ipsum/de-par-le-monde/item/1817-berlin-1938-paris-2014


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